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— Vous savez, je suis un peu claustrophobe, ai-je aussitôt prétendu.
Je me suis cramponnée au bras d’Hugo, en adressant à la ronde un petit sourire contrit qui se voulait attendrissant.
Le cœur d’Hugo battait comme un tambour annonçant la charge. Il était terrifié. Le simple fait de se retrouver au sommet de cet escalier lui faisait perdre tous ses moyens. Décidément, je ne comprenais rien à ce type... Surmontant la peur qui lui nouait le ventre, il m’a tapoté l’épaule avec commisération et a, à son tour, adressé un sourire confus à la cantonade.
— Je crois que nous ferions peut-être mieux d’y aller, a-t-il dit d’une voix faible.
— Oh, mais je suis persuadée que cette petite visite vous passionnera ! Nous avons un abri antiatomique, vous savez, a insisté Sarah. Une vraie petite maison, entièrement équipée, n’est-ce pas, Steve ?
Elle en riait presque. Personnellement, je ne voyais pas ce qu’un abri antiatomique avait de drôle.
— C’est fou tout ce qu’on peut trouver là-dessous ! a renchéri son mari.
Il avait toujours l’air aussi cordial, aussi décontracté, image parfaite de l’homme serein qui maîtrise la situation. Mais son regard, lui, avait changé : je n’y voyais plus rien de rassurant, bien au contraire. Il a avancé d’un pas, et comme il était derrière nous, j’ai été obligée d’en faire autant, sous peine de le sentir se coller à moi – ce dont je n’avais aucune envie.
— Allez ! a lancé Sarah avec enthousiasme. Je parie que Gabby est en bas. Steve en profitera pour régler ce petit problème qui semblait tant le contrarier tout à l’heure et, pendant ce temps, je vous montrerai l’abri.
Et elle a descendu l’escalier de cette même démarche élégante, mais étonnamment rapide, qu’elle avait adoptée dans le couloir, faisant onduler ses hanches d’une manière que j’aurais sans doute trouvée sexy si je n’avais pas été à deux doigts de hurler.
Polly nous a invités d’un geste à lui emboîter le pas. Nous n’avions pas franchement le choix. Hugo est passé en premier. Il semblait désormais se croire en sécurité. C’était clair dans son esprit. Sa première réaction d’appréhension s’était dissipée. Il paraissait s’être résigné à laisser les choses suivre leur cours, à voir venir. Du coup, son incertitude avait disparu, et sa peur avec elle. J’aurais bien aimé qu’il soit un peu plus facile à déchiffrer. De dépit, je me suis concentrée sur Steve Newlin. Mais je n’ai rien obtenu de ce côté-là non plus, hormis cette inébranlable muraille d’autosatisfaction.
Plus on descendait, plus je ralentissais. Si Hugo était certain de remonter sain et sauf – après tout, on était entre gens civilisés, non ? se disait-il –, je n’en étais pas aussi sûre.
Hugo était intimement persuadé que rien ne pouvait lui arriver parce qu’il était le type même du bon Américain blanc de classe moyenne, bien élevé, bien éduqué, sensé et diplômé, comme l’étaient probablement tous ceux qui l’accompagnaient.
En ce qui me concernait, il se trompait. Étais-je sensée et civilisée ? J’en doutais fortement.
Encore une question qui, comme tant d’autres que je m’étais posées récemment, aurait mérité réflexion. Je l’ai gardée au chaud avec les précédentes, en me promettant de l’étudier dès que j’aurais un moment de liberté (si je ne l’avais pas perdue entre-temps, ma liberté, justement).
Il y avait une deuxième porte au pied des marches. Sarah a frappé trois coups secs, puis deux (j’ai enregistré ça machinalement. On ne sait jamais). Vu le nombre de claquements qui ont suivi, il devait y avoir un sacré nombre de serrures !
Monsieur Muscle nous a ouvert.
— Hé ! Mais vous m’avez amené des visiteurs ! s’est-il exclamé, rayonnant. Formidable !
Sa chemisette était impeccablement rentrée dans son pantalon bien repassé. Ses Nike étaient toutes neuves et aussi immaculées que ses vêtements. Il était rasé de près, à croire qu’il sortait de la salle de bains. J’étais prête à parier qu’il faisait ses cinquante pompes tous les matins. Il y avait dans tous ses gestes quelque chose d’énergique, d’électrique, presque, comme s’il s’était shooté à l’adrénaline.
J’ai essayé de détecter un signal de vie dans les environs immédiats, mais sans succès : j’étais trop stressée. Impossible de m’ouvrir aux vibrations ambiantes.
— Je suis content que tu sois là, Steve, a poursuivi Gabby. Pendant que Sarah fait visiter les lieux à nos invités, tu pourrais peut-être venir jeter un coup d’œil dans la... chambre d’amis.
Il désignait du menton la porte située à droite du petit couloir de béton. Il y en avait une autre en vis-à-vis et une au fond.
Je détestais cet endroit. Je m’étais prétendue claustrophobe pour ne pas avoir à descendre, mais maintenant qu’on m’y avait forcée, je réalisais que ce n’étaient pas des salades : j’étouffais vraiment. Cette odeur de moisi, cette lumière blême, ce béton partout... Brrr ! J’avais horreur de ça. Pas question de rester une seconde de plus emmurée dans ce bunker. Mes mains étaient moites, et j’avais l’impression d’avoir des semelles de plomb.
— Hugo, ai-je chuchoté. Je veux m’en aller.
Ma voix avait un authentique accent désespéré.
— Marguerite ne se sent vraiment pas bien, a plaidé Hugo d’un air embarrassé. Si ça ne vous dérange pas, nous allons remonter et vous attendre en haut.
J’ai fait immédiatement demi-tour et... me suis retrouvée nez à nez avec Steve. Il ne souriait plus du tout, à présent.
— Et moi, je pense que vous devriez m’attendre dans la pièce à côté jusqu’à ce que j’en aie terminé avec Gabby, a-t-il rétorqué. Ensuite, nous aurons ensemble une petite conversation.
À sa façon de parler, il était clair qu’il ne tolérerait aucune objection. Sarah a ouvert la porte qu’il pointait du doigt, révélant une pièce carrée aux murs et au sol nus, avec, pour tout mobilier, deux chaises et deux lits de camp.
— Non, non, je ne peux pas ! me suis-je écriée, affolée.
Et, sans trop savoir ce que je faisais, j’ai poussé Steve de toutes mes forces. En dépit de sa haute taille et quoiqu’il fût bien campé sur ses deux jambes, il a chancelé. J’en ai profité pour me faufiler dans l’escalier aussi vite que j’ai pu. Mais une main s’est refermée sur ma cheville, et je suis tombée. On m’a ensuite tirée violemment en arrière. J’ai senti le bord de chaque marche, sur le visage, la poitrine, les côtes, le ventre, les genoux... C’était si douloureux que j’ai failli vomir.
— Ben alors, ma p’tite dame, on ne tient plus debout ? a fait Gabby en ricanant et en m’aidant à me relever.
— Mais qu’est-ce que... Comment osez-vous ? a balbutié Hugo, manifestement choqué. Nous venons ici pour nous joindre à vous, et c’est la façon dont vous nous traitez ?
— Oh, arrête ton cirque ! lui a conseillé Gabby en me tordant le bras derrière le dos.
J’en ai eu le souffle coupé. Avant que j’aie réussi à reprendre vraiment mes esprits, il m’a propulsée d’une main dans la pièce, m’arrachant ma perruque de l’autre. J’ai crié à Hugo de résister, mais cet imbécile m’a benoîtement emboîté le pas.
Bientôt, la porte s’est refermée derrière lui, et nous nous sommes retrouvés tous les deux prisonniers. En entendant le claquement sec du verrou, j’ai compris que la comédie était bel et bien finie.
— Mon Dieu, Sookie, s’est écrié Hugo, mais tu as la pommette entaillée !
— Sans blague ! ai-je maugréé faiblement.
— Es-tu blessée ?
— Penses-tu ! J’ai juste deux ou trois os fracturés, pas plus.
— Ça ne t’enlève rien de ton mordant, en tout cas.
Hugo aurait bien voulu se mettre en colère contre moi. Ça l’aurait soulagé. Je le percevais nettement, mais je ne comprenais pas pourquoi.
Allongée sur un des lits de camp, un bras sur les yeux, j’ai essayé de m’isoler. J’avais besoin de réfléchir. Il ne semblait pas se passer grand-chose de l’autre côté de la porte. J’ai cru entendre une autre porte s’ouvrir, un bruit de voix étouffées, mais rien d’autre. Ces murs avaient été conçus pour résister à une explosion nucléaire : tranquillité assurée !
— Tu as une montre ? ai-je demandé à mon compagnon de cellule.
— Oui. Il est 17 h 30.
Encore deux bonnes heures avant le réveil des vampires.
J’ai laissé le silence s’installer. Quand j’ai été sûre qu’Hugo s’était plongé dans ses pensées, j’ai levé mes barrières mentales et j’ai tendu l’oreille pour écouter ce qu’il se disait.
Ce n’était pas censé se passer comme ça... Je n’aime pas ça... Ça va sûrement s’arranger... Je me demande comment on va faire pour aller aux toilettes... Et Isabeau ? Peut-être qu’elle n’en saura rien... J’aurais dû m’en douter après cette fille, hier... Comment vais-je pouvoir me sortir de là sans compromettre ma carrière d’avocat ? Si je commence à prendre mes distances dès demain, peut-être que je pourrai me désengager en douceur...
J’appuyais mon bras de toutes mes forces sur mes yeux, jusqu’à en avoir mal, pour m’empêcher de sauter sur la première chaise venue et de lui fracasser le crâne. Je n’en avais pas encore appris assez. J’avais un sacré atout en main, cependant : il ne savait vraisemblablement pas comment fonctionnait mon don. Les membres de la Confrérie non plus, d’ailleurs. Sinon, jamais ils ne m’auraient enfermée avec lui.
A moins qu’Hugo Ayres n’ait pas de valeur pour eux... En tout cas, une chose était certaine : il n’en aurait plus aucune pour les vampires. J’avais hâte de voir la réaction d’Isabeau quand je lui annoncerais que son petit ami était un traître.
Rien que de l’imaginer, ça a suffi à me couper mes envies de meurtre. À la réflexion, assister aux représailles ne me tentait pas. Ça promettait d’être saignant ! Un spectacle pareil me rendrait malade. Je n’en dormirais pas pendant des semaines.
N’empêche qu’il ne l’aurait pas volé.
Mais à qui cet avocat véreux avait-il donc vendu son âme ?
Il n’y avait pas trente-six façons de le savoir.
Je me suis redressée avec peine pour m’adosser contre le mur. Je ne me faisais pas trop de souci pour ma petite santé, je savais que je m’en remettrais, mais pour le moment, je souffrais le martyre. J’avais tellement mal à la joue que je n’aurais pas été étonnée d’avoir la pommette en miettes. Je sentais tout le côté gauche de mon visage enfler à la vitesse grand V. Encore une chance que mes tibias aient tenu bon ! Je pourrais toujours m’enfuir, à la première occasion. C’était l’essentiel.
Une fois bien calée dans une position aussi confortable que possible (tout est relatif), j’ai attaqué bille en tête.
— Alors, Hugo, ça fait combien de temps que tu vis dans la peau d’un traître ?
Il est devenu écarlate.
— Traître à qui ? À Isabeau ou à l’espèce humaine ?
— À toi de choisir.
J’ai trahi l’espèce humaine en acceptant de représenter les vampires au tribunal. Si j’avais eu la plus petite idée de ce qu’ils étaient vraiment... J’ai pris l’affaire parce que je pensais que c’était un défi intéressant à relever, légalement parlant. J’ai toujours été un ardent défenseur des droits civiques et j’étais convaincu que les vampires avaient les mêmes droits que les autres.
Maître Ayres ouvrait les vannes : pas besoin de le pousser, il allait cracher le morceau tout seul. Je me suis contentée d’approuver :
— Évidemment.
— À l’époque, a poursuivi Hugo, j’estimais que leur interdire de vivre là où bon leur semblait, c’était renier les principes fondateurs qui ont présidé à la naissance même des États-Unis d’Amérique.
Il avait l’air amer, blasé, revenu de tout.
Il n’avait encore rien vu.
— Tu sais quoi, Sookie ? a-t-il enchaîné, lancé dans sa plaidoirie. Les vampires ne sont même pas américains. Ils ne sont ni noirs, ni jaunes, ni latinos. Ils ne sont ni catholiques ni protestants, ni démocrates ni républicains. Ce sont seulement des vampires. Ils n’ont pas de race, pas de religion, pas de nationalité. Ce sont des vampires, un point, c’est tout.
Et alors ? Voilà ce qui arrivait quand on condamnait une minorité à la clandestinité pendant des siècles.
— Au moment du procès, je me disais que si Stan Davis voulait vivre dans Green Valley Road ou dans le Bronx, c’était son droit le plus strict, en tant qu’Américain. Alors, je l’ai défendu contre l’association qu’avaient constituée ses voisins pour l’attaquer en justice. Et j’ai gagné. C’est comme ça que j’ai rencontré Isabeau. Une nuit, je suis rentré avec elle. Je me flattais de mon courage, de mon audace. Je bravais les préjugés, piétinais toutes les conventions. J’étais un libre-penseur que son ouverture d’esprit plaçait bien au-dessus de la masse.
Je le regardais sans ciller, sans piper mot.
— Comme tu le sais, le sexe avec les vampires est... exceptionnel. Rien ne peut l’égaler. Chez moi, c’est vite devenu une obsession. Pire, une nécessité. Je ne pouvais plus me passer d’Isabeau. Mon cabinet en a pâti. Je ne voyais plus mes clients que l’après-midi parce que je ne parvenais pas à me lever le matin. Je refusais de quitter Isabeau avant l’aube.
J’avais l’impression d’entendre la confession d’un alcoolique. Hugo était devenu accro au sexe version vampire. Je trouvais l’idée fascinante et répugnante à la fois.
— J’ai commencé à négliger mes dossiers pour faire tous les petits boulots qu’Isabeau me proposait. Ce mois-ci, elle m’a baladé de maison en maison. J’ai fait le ménage, la vaisselle, le jardin... tout ce qui me permettait de rester auprès d’elle. Quand elle m’a demandé d’apporter cette bassine d’eau dans la salle de réunion, j’ai exulté. Non parce que j’étais heureux d’exécuter pour elle une tâche aussi insignifiante – je suis avocat, nom d’un chien ! -, mais parce que la Confrérie m’avait appelé pour me demander si je pouvais lui fournir des informations sur les activités des vampires de Dallas.
« Au moment où elle m’a contacté, j’étais très en colère contre Isabeau. Nous nous étions disputés à propos de la façon dont elle me traitait. Elle m’avait vraiment mis hors de moi. J’étais donc tout disposé à écouter les membres de la Confrérie. J’avais entendu ton nom prononcé au cours d’une conversation entre Stan et Isabeau, et je le leur ai communiqué. Ils ont quelqu’un qui travaille chez Anubis Air. Ce type a repéré le vol de Bill, et ils ont essayé de te kidnapper à l’aéroport. Ils voulaient découvrir pourquoi les vampires avaient besoin de toi et ce qu’ils feraient pour te récupérer.
« Quand je suis entré dans la salle avec la bassine, Stan ou Bill t’a appelée par ton prénom, et j’ai compris que leur tentative d’enlèvement avait échoué. Je me suis dit que je détenais une information cruciale pour eux, quelque chose qui pourrait compenser la perte du mouchard que j’avais placé sous la table.
— Non seulement tu as trahi Isabeau, mais tu m’as trahie, moi, bien que je sois une humaine, comme toi.
— Oui.
Il gardait les yeux baissés.
— Et Bethany Rogers ?
— La serveuse ?
Il essayait de gagner du temps.
— La serveuse assassinée, oui.
— Ils l’ont emmenée, a-t-il soupiré en secouant la tête, comme s’il se disait : «Non, non. Ils n’ont pas pu faire une chose pareille. » Je savais que Bethany était la seule personne à avoir vu Farrell avec Godefroy, et je le leur avais dit. Quand je me suis levé, cet après-midi, et que j’ai entendu à la radio qu’elle avait été retrouvée morte, je n’arrivais pas à le croire.
— Ils l’ont enlevée lorsqu’elle est sortie de chez Stan, ai-je deviné. Parce qu’on leur avait dit qu’elle était le seul témoin oculaire de l’histoire.
— Oui.
— C’est toi qui les as appelés, hier soir, n’est-ce pas ?
— Oui. Je suis sorti dans le jardin et je leur ai téléphoné avec mon portable. J’ai pris un très gros risque : tu sais à quel point les vampires ont l’ouïe fine. Mais je l’ai fait.
Il tentait de se convaincre qu’il avait accompli là un acte de bravoure : dénoncer la pauvre Bethany qui avait fini avec une balle dans la tête, à côté des poubelles.
— Elle a été tuée après ton coup de fil, parce que lu l’as trahie.
— Oui, je... j’ai regardé le journal télévisé.
— Devine qui a fait ça, Hugo.
— Je... je ne sais pas.
— Mais si, voyons ! Elle était le seul témoin véritablement dangereux, et sa mort est censée servir de leçon aux vampires, une façon comme une autre de leur dire : «Voilà ce qui arrive à ceux qui travaillent pour vous. » Que crois-tu qu’ils vont faire de toi, maintenant, Hugo ?
— Mais je les ai aidés ! a-t-il protesté, visiblement pris de court.
— Qui le sait, à part eux ?
— Personne.
— Alors, qu’est-ce qui les empêche de donner une deuxième leçon aux vampires en tuant Hugo Ayres, l’avocat qui a pris la défense de Stan Davis, celui qui lui a permis de s’installer à Dallas ?
Il en est resté bouche bée.
— Si tu es si important que ça pour eux, comment se fait-il que tu sois enfermé avec moi dans ce trou ? ai-je ajouté pour bien enfoncer le clou.
— Parce que, jusqu’à présent, tu ignorais le rôle que j’avais joué dans cette affaire, a-t-il objecté, et qu’il n’était pas impossible que tu me fournisses d’autres renseignements que nous aurions pu utiliser contre les vampires.
— Donc, maintenant que je sais ce que tu as fait, ils vont te laisser sortir, hein ? Pourquoi n’essaies-tu pas, pour voir ? Je ne te retiens pas : je préfère largement être seule qu’en si mauvaise compagnie.
À ce moment-là, une petite lucarne s’est ouverte dans la porte. Un visage désormais familier s’y est encadré.
— Alors ? Comment ça va, les tourtereaux ? a demandé Gabby, hilare.
— Sookie a besoin de voir un médecin au plus vite ! a déclaré Hugo d’un ton de reproche, comme s’il était réellement indigné de l’accueil qu’on nous avait réservé. Elle ne dit rien, mais je suis sûr qu’elle souffre. Sa pommette est probablement fracturée. Et elle est au courant de mes accointances avec la Confrérie. Alors, vous feriez mieux de me laisser sortir.
Ma parole, il n’avait toujours pas compris ! Il y croyait encore ! Je ne savais pas ce qu’il espérait, mais j’ai joué de mon mieux le rôle de victime qu’il m’avait attribué – ça n’a pas été trop difficile, vu l’état dans lequel j’étais.
— Tu sais quoi ? J’ai une petite idée, a répondu Gabby. J’commence à m’ennuyer ferme au fond de ce trou à rats et j’crois pas que Sarah ou Steve, ou même la vieille Polly, soient près de redescendre. Tu sais qu’on a un autre prisonnier, ici, Hugo. Et je suis sûr qu’il serait content d’te voir. Farrell. Ça te dit quelque chose ? Tu l’as rencontré au Q.G. des démons des ténèbres, je crois.
— Oui.
Hugo n’avait pas l’air ravi du tour que prenait la conversation.
— Tu sais que c’est une tantouze ? Un suceur de sang pédé ? Vu qu’on est littéralement six pieds sous terre, ici, il s’est réveillé en avance, figure-toi. Alors, j’me suis dit que tu pourrais le distraire un peu pendant que je m’occupe de cette chienne de collabo.
Le sourire qu’il m’a adressé à ce moment-là m’a retourné l’estomac. Une foule de petites reparties spirituelles me sont passées par la tête. Monsieur Muscle les aurait appréciées, j’en étais persuadée. Mais j’ai renoncé au plaisir relatif qu’elles m’auraient procuré. Ce n’était pas le moment de gaspiller mon énergie : le pire était encore à venir.
J’ai dû faire un effort colossal pour réussir à me lever. Je n’avais peut-être pas la jambe cassée, mais mon genou gauche était violet et tout enflé. J’étais pourtant bien décidée à me défendre. Je me suis alors demandé si, en unissant nos forces, Hugo et moi, on ne pourrait pas réussir à déséquilibrer Gabby quand il ouvrirait la porte. Mais, dès qu’il l’a entrebâillée, j’ai vu que Monsieur Muscle avait un revolver dans la main droite et, dans la gauche, un long truc noir pas très engageant qui ressemblait fort à une matraque électrique.
J’ai crié :
— Farrell !
S’il était effectivement réveillé, il m’entendrait malgré l’épaisseur des murs : c’était un vampire.
Gabby a sursauté.
— Oui ? a répondu une voix caverneuse qui semblait provenir du fond du couloir.
J’ai perçu un cliquetis caractéristique : évidemment, ils avaient été obligés de l’enchaîner. Sinon, il aurait pu défoncer la porte ou l’arracher de ses gonds.
— C’est Stan qui nous env...
Gabby m’a frappée à la volée du dos de la main en beuglant :
— La ferme !
Ma tête a heurté le mur. J’ai émis un drôle de bruit, à mi-chemin entre le cri et le gémissement.
À présent, Gabby braquait son arme sur Hugo, tout en tenant sa matraque à deux doigts de mon visage.
— Avance, l’avocaillon. Et m’approche pas, compris ?
Le front ruisselant de sueur, Hugo est passé devant Gabby pour sortir dans le couloir. J’étais sonnée et j’avais du mal à me concentrer. J’ai pourtant remarqué qu’à un moment donné, quand il ouvrirait à Hugo la porte de son nouveau cachot, Gabby se retrouverait assez loin de moi. Juste an moment où je me disais qu’il était temps de tenter ma chance, il a ordonné à Hugo de fermer ma cellule et, malgré mes signes de tête désespérés, Hugo a obéi.
Je ne sais même pas s’il m’a vue. Il s’était complètement replié sur lui-même. Tout s’effondrait autour de lui. Il ne savait plus où il en était. J’avais fait de mon mieux en prévenant Farrell que c’était Stan qui nous envoyait. Ça laisserait à Hugo une certaine marge de manœuvre. Mais il semblait trop terrifié, trop écœuré ou trop bourrelé de remords pour en profiter. Étant donné la façon dont il nous avait trahis, je m’étonnais d’avoir pris la peine de le protéger. Peut-être que si je n’avais pas vu sa petite fille dans ses pensées...
— Pense à ta fille, Hugo ! ai-je lancé pour le sortir de sa torpeur.
Son visage s’est encadré dans la lucarne encore ouverte, un visage blême et torturé, puis il a disparu. J’ai entendu la porte du fond s’ouvrir, un cliquetis de chaînes, le grincement des gonds mal huilés et le claquement sec du verrou : Gabby avait enfermé Hugo dans la cellule de Farrell.
J’ai commencé à prendre de profondes inspirations, de plus en plus rapides sous l’emprise du stress, jusqu’à frôler l’hyperventilation. Ensuite, j’ai attrapé une des deux chaises (des sièges en plastique moulé orange sur structure métallique, du genre de ceux sur lesquels vous vous êtes assis des millions de fois dans les salles d’attente ou les cantines de votre enfance). Je la tenais façon dompteur, avec les pieds vers l’avant. C’était la seule technique de défense qui m’était venue à l’esprit. Puis j’ai pensé à Bill. Mais ça faisait trop mal. Alors, j’ai pensé à Jason. J’aurais voulu qu’il soit avec moi. Ça faisait bien longtemps que mon frère ne m’avait pas manqué à ce point.
La porte s’est ouverte, et Gabby est entré dans la cellule avec un sourire jusqu’aux oreilles. Un sourire malsain. Un sourire qui laissait suinter toute la noirceur qu’il avait en lui. Le sourire d’un type qui allait se payer du bon temps.
— Tu crois qu’tu m’fais peur avec ta malheureuse chaise ? a-t-il raillé, goguenard.
Je n’avais pas envie de discuter, encore moins d’écouter les vipères qui sifflaient sous son crâne. Je me suis barricadée derrière mes barrières mentales et j’ai rassemblé mes dernières forces.
Il avait rangé son revolver dans son étui, mais gardé sa matraque à la main. Mais il était tellement sûr de l’emporter, maintenant, qu’il l’a glissée sans hésiter dans la gaine en cuir qu’il portait à la ceinture. Il s’est alors saisi des pieds de la chaise et s’est mis à la secouer en tous sens, espérant sans doute me faire lâcher prise.
C’est à ce moment-là que j’ai chargé.
J’ai failli réussir. Il ne s’attendait pas à la violence de ma réaction. Mais, à la dernière seconde, il a fait basculer la chaise en travers de la porte, me bloquant le passage. Haletant, empourpré jusqu’au cou, il s’est adossé au mur pour reprendre son souffle.
— Salope ! a-t-il craché entre ses dents.
Et il s’est rué sur moi. Je n’ai rien vu quand il a sorti sa matraque. Il a dû passer le bras sur le côté pour me toucher à l’épaule.
Contrairement à ce qu’il escomptait, je ne me suis pas évanouie. Mais je suis tombée à genoux. Je me demandais toujours ce qui m’était arrivé quand il s’est jeté sur moi. J’ai basculé sur le dos.
Je ne pouvais peut-être plus bouger, mais je pouvais encore serrer les jambes et crier. Je ne m’en suis pas privée.
— La ferme ! a-t-il hurlé, fou de rage.
Maintenant que j’avais un contact physique avec lui, je lisais dans ses pensées à livre ouvert. Il voulait effectivement que je perde connaissance. Il voulait me violer pendant que je serais inconsciente. En fait, c’était son truc, son idéal en matière de sexe.
— Tu préfères les filles quand elles sont dans les pommes, hein ? ai-je raillé.
Il a glissé sa main droite entre nos torses moites pour déchirer mon chemisier.
Au même instant, j’ai entendu Hugo hurler. Comme si ça pouvait l’aider ! J’ai mordu Gabby à l’épaule.
Il m’a traitée de « salope » une fois de plus (ça commençait à sentir le réchauffé). Il avait ouvert sa braguette et se débattait avec ma jupe. Je me suis félicitée de l’avoir choisie longue.
— Tu as peur qu’elles se plaignent, si elles sont lucides ? lui ai-je lancé.
Il m’a de nouveau insultée, et je me suis remise à crier :
— Dégage ! Lâche-moi ! Lâche-moi !
La décharge électrique ne m’avait paralysée que provisoirement et, à force de me débattre, j’avais fini par libérer mes bras. Tout en hurlant à pleins poumons, j’ai plaqué violemment mes mains sur ses oreilles.
Il s’est redressé brusquement, avec un rugissement de fauve blessé, et s’est pris la tête entre les mains. Il dégageait une telle rage que j’avais l’impression d’être emportée par un torrent de fureur. C’est alors que j’ai compris : il allait me tuer. Quelles que puissent être les représailles auxquelles il s’exposait, il allait me tuer. J’ai voulu rouler sur le côté, mais j’avais les jambes coincées sous lui. Puis, soudain, j’ai levé les yeux et j’ai vu sa main droite se refermer, son bras se plier et son poing reculer pour prendre de l’élan, un poing aussi énorme qu’un rocher. Avec la certitude de regarder la mort en face, j’ai suivi la trajectoire de cette massue qui descendait vers mon visage. Je savais que quand elle atteindrait son but, tout serait fini pour moi.
Le sort en a décidé autrement.
Tout à coup, la braguette ouverte et le sexe à l’air, Gabby a été soulevé de terre, tel un pantin dont on aurait brusquement tiré les fils. Son poing n’a frappé que le vide. Il s’est vainement débattu, en battant des pieds comme un gamin qui pique sa crise parce qu’on l’arrache à ses jouets.
Un homme plutôt petit tenait Gabby par la ceinture. Non, pas un homme : un adolescent. Un vieil adolescent.
Blond et torse nu, il était couvert de tatouages, des signes cabalistiques d’un bleu turquoise délavé. Gabby braillait, enrageait, gesticulait, mais le garçon blond ne bougeait pas. Le visage dépourvu de toute expression, il a attendu en silence que Gabby se taise enfin, puis il l’a ceinturé. Tablette de chocolat ou pas, Monsieur Muscle s’est plié en deux de douleur.
Le garçon m’a jeté un regard morne. Mon chemisier et mon soutien-gorge étaient déchirés. Manifestement, ça le laissait froid.
— Êtes-vous grièvement blessée ? m’a-t-il demandé d’un ton bourru, comme à contrecœur.
Eh bien ! Je m’étais peut-être dégoté un sauveur, mais un sauveur pas très enthousiaste.
Je me suis levée (ce qui tenait déjà de l’exploit, croyez-moi). Il m’a fallu un bon moment pour y parvenir. Je tremblais de tout mon corps. Une fois debout, je me suis retrouvée nez à nez avec le garçon tatoué (littéralement : on était à peu près de la même taille). À l’échelle humaine, on lui aurait donné seize ans. Il était impossible de savoir depuis combien de temps il se trimbalait avec ce corps d’adolescent. Il devait être plus vieux que Stan, plus vieux même qu’Isabeau. Son anglais était parfait, mais il avait un fort accent que je n’arrivais pas à identifier. Peut-être sa langue maternelle n’était-elle plus parlée aujourd’hui. Qu’est-ce qu’on doit se sentir seul, quand on est le dernier être sur terre à employer une langue morte !
— Je vais m’en tirer. Merci.
J’ai essayé de refermer mon chemisier – il restait deux ou trois boutons –, mais j’avais les mains en compote. De toute façon, ma nudité ne gênait que moi : il ne me regardait même pas.
— Mais, Godefroy, a soufflé Gabby, elle a essayé de s’échapper !
Godefroy l’a secoué, tel un maître tirant sur la laisse d’un chien agité, et Gabby s’est immédiatement calmé. Godefroy devait déjà avoir une dent contre lui pour le traiter comme ça. Deux dents, même. Une chance pour Gabby qu’il n’ait pas décidé de s’en servir...
C’était donc bien le vampire que Bethany avait vu au club en compagnie de Farrell, le vampire dont elle était la seule à se souvenir. La pauvre Bethany qui ne se souviendrait plus jamais de rien.
— Que comptez-vous faire, au juste ? lui ai-je demandé en m’efforçant de prendre un air détaché.
Il a cligné des yeux : il n’en avait pas la moindre idée.
Je n’osais pas trop le regarder, mais ses tatouages me fascinaient. On les lui avait probablement faits des siècles auparavant. J’aurais parié que plus personne ne savait ce que ces étranges symboles signifiaient depuis belle lurette. Un chercheur aurait sans doute donné tout ce qu’il possédait pour en voir de semblables. Quelle veinarde je faisais ! J’allais pouvoir les admirer gratuitement.
— S’il vous plaît, laissez-moi partir, ai-je repris, d’un ton que j’espérais plus digne qu’implorant. Ils veulent me tuer.
— Mais vous frayez avec les vampires, a-t-il rétorqué de sa voix morne et désincarnée.
J’ai jeté un coup d’œil autour de moi pour me donner le temps de réfléchir.
— Euh... ai-je bredouillé d’un ton hésitant. Vous êtes bien un vampire vous-même, non ?
— Oui, mais demain, j’expierai mes péchés publiquement, m’a-t-il répondu. À l’aube, je m’offrirai au soleil. Pour la première fois depuis plus de mille ans, je verrai le jour se lever. Alors, Dieu m’apparaîtra.
D’accord, d’accord. Je voyais le problème.
— C’est votre choix, ai-je commenté avec toute la diplomatie dont j’étais capable. Mais moi, je n’ai pas choisi. Je ne veux pas mourir.
J’ai cru voir Gabby s’agiter et j’ai baissé les yeux vers son visage. Il était bleu. Godefroy le serrait beaucoup trop fort. Je me suis demandé si je devais le prévenir.
— Mais vous frayez avec les vampires, a répété Godefroy, d’un ton accusateur, cette fois.
J’ai relevé les yeux. En voyant son expression, j’ai compris qu’à l’avenir, je ferais mieux de ne pas me laisser distraire. Je me suis défendue comme je l’ai pu.
— Je suis amoureuse.
— D’un vampire ?
— Oui. Il s’appelle Bill Compton.
— Les vampires sont damnés. Ils devraient tous s’offrir au soleil. C’est une engeance malfaisante, corrompue, une gangrène qui ronge le monde.
— Et ces gens-là ? ai-je répliqué en pointant le doigt vers le plafond pour désigner la Confrérie. Vous pensez qu’ils valent mieux que vous ?
Godefroy a tout à coup eu l’air d’un ado terriblement malheureux et très mal dans sa peau. C’est alors que je l’ai vraiment regardé. Son visage était hâve, ses joues creuses et parcheminées, sa peau si pâle qu’elle en devenait presque transparente. Ses cheveux formaient presque un halo autour de sa tête tant ils étaient électriques, et ses yeux, enfoncés dans leurs orbites caverneuses, ressemblaient à des billes bleues : il était mort de faim.
— Eux sont humains, au moins. Ce sont des créatures de Dieu, a-t-il répondu. Les vampires sont des suppôts de Satan.
— Vous vous êtes pourtant montré plus humain avec moi que cet homme-là.
Qui était mort, comme je venais de le constater. J’ai réprimé un tressaillement et reporté toute mon attention sur Godefroy : il tenait mon destin entre ses mains. Il était nettement plus important pour moi que Gabby, qui n’avait plus aucun pouvoir sur moi.
— Mais nous suçons le sang des innocents ! a protesté Godefroy, ses yeux presque translucides rivés aux miens.
— Qui peut prétendre être innocent ?
Question purement rhétorique de ma part, je l’avoue. Tout en la posant, je me suis dit que je devais ressembler à Ponce Pilate demandant : « Qu’est-ce que la vérité ? », alors qu’il le savait très bien.
— Les enfants.
— Oh ! Vous... vous en preniez aux enfants ?
Je n’ai pas pu m’empêcher de porter la main à ma bouche.
— Oui, j’en ai massacré des centaines.
Que voulez-vous répondre à ça ? Je suis restée un long moment sans voix, incapable d’articuler le moindre mot. Godefroy me regardait tristement, sans bouger, le corps de Gabby pendant, inerte, oublié, sur son bras replié.
— Qu’est-ce qui vous a fait arrêter ?
— Rien. Rien ne pourra jamais m’arrêter, hormis la mort.
— Oh ! Je suis... je suis vraiment désolée.
C’est tout ce que j’ai trouvé à lui dire. Il souffrait, c’était évident. Il endurait même un véritable martyre. J’avais réellement de la peine pour lui. Pourtant, s’il avait été humain, je n’aurais même pas réfléchi deux secondes avant de le condamner à la chaise électrique.
— Il reste combien de temps d’ici la tombée de la nuit ?
Je sais que ce n’est pas glorieux, mais j’avais préféré changer de sujet, faute de mieux.
Il ne portait pas de montre, bien sûr. Il n’en avait pas besoin. Il ne s’était réveillé que parce qu’il était sous terre et, probablement, parce qu’il était très vieux.
— Approximativement une heure.
— Je vous en prie, laissez-moi partir. Avec votre aide, je pourrai sortir d’ici.
— Vous allez avertir les vampires. Ils attaqueront le centre. Ils m’empêcheront de m’offrir au soleil.
— Mais pourquoi voulez-vous attendre l’aube ? ai-je rétorqué (il m’énervait, à la fin !). Allez-y ! Faites-le maintenant !
Il a semblé pétrifié de stupeur. Il en a lâché Gabby, qui est tombé sur le sol avec un bruit mat de chair écrasée. Godefroy ne lui a même pas jeté un coup d’œil.
— La cérémonie est prévue à l’aube. De nombreux fidèles y sont conviés, m’a-t-il expliqué. Farrell doit lui aussi s’offrir au soleil en même temps que moi.
— Mais moi, quel rôle suis-je censée jouer là-dedans ?
Il a haussé les épaules.
— Sarah voulait voir si Stan Davis vous échangerait contre un des siens. Mais Steve a d’autres projets : dans sa vision des choses, vous devez être enchaînée à Farrell. Vous brûlerez ensemble.
J’en suis restée muette un instant. Ce qui m’étonnait le plus n’était pas que Steve Newlin ait eu une telle idée, mais qu’il ait pu penser qu’elle obtiendrait l’aval des adeptes de sa secte. Ce type était encore plus atteint que je n’aurais pu l’imaginer.
— Et vous pensez que ça va plaire aux gens de voir une jeune femme condamnée sans autre forme de procès et brûlée vive, par-dessus le marché ? Vous croyez que c’est leur conception d’une cérémonie religieuse ? Et vous êtes toujours persuadé que ceux qui me réservent ce triste sort sont guidés par la foi ?
Là, j’ai eu l’impression que le coup portait. Ses convictions se lézardaient.
— Cela paraît peut-être extrême, a-t-il admis. Mais Steve estime que ce sera une démonstration éloquente.
— Ah ! Pour être une démonstration éloquente, ce sera une démonstration éloquente ! Ça prouvera qu’il est fou à lier. Je sais que ce monde est plein d’ordures et de vampires qui ne valent pas mieux que lui, mais je ne crois pas que la majorité des citoyens de ce pays, ou même seulement du Texas, d’ailleurs, seraient édifiés par le spectacle d’une femme hurlant de douleur pendant que son corps carbonisé se tord dans les flammes.
L’argument a semblé le perturber profondément. Je voyais bien qu’il s’était déjà fait ces réflexions, mais qu’il les avait refoulées, s’interdisant toute considération qui aurait pu ébranler sa résolution.
— Ils ont appelé les médias, a-t-il protesté, telle la future mariée obligée d’épouser un fiancé sur lequel elle a soudain des doutes (mais les faire-part ont été envoyés, maman !).
— Le contraire m’aurait étonné. Mais ce sera la fin de leur organisation, je peux vous le garantir ! Je vous le répète : si vous voulez vraiment prouver quelque chose, proclamer haut et fort « pardon » à la face de Dieu, sortez de ce temple dès maintenant et immolez-vous sur la pelouse. Il n’y aura peut-être aucun humain pour vous voir, mais Dieu, lui, vous verra, je vous assure. Et c’est le seul regard qui devrait vous importer.
— Mais ils ont confectionné une robe blanche spécialement pour moi, a-t-il objecté (mais, maman, j’ai déjà acheté la robe !).
— La belle affaire ! Si on en vient à parler chiffons, c’est que votre détermination n’est pas bien solide. Je parie qu’au dernier moment, vous allez vous dégonfler.
Holà ! J’avais carrément perdu mon but de vue, moi ! Les mots n’avaient pas passé mes lèvres que je les regrettais déjà.
— Vous verrez, a-t-il répliqué sèchement. Vous verrez.
— Non, merci. Encore moins si je dois être ficelée à Farrell pour assister au spectacle. Je n’ai rien d’un suppôt de Satan et je n’ai aucune envie de mourir.
— Quand êtes-vous allée à l’église pour la dernière fois ?
Il me lançait un défi.
— Il n’y a pas une semaine. Et j’ai communié, si vous voulez tout savoir.
Je n’ai jamais été aussi contente d’être pratiquante. J’aurais été incapable de mentir là-dessus.
— Oh !
Il était clair que ça lui en bouchait un coin.
— Vous voyez !
Je n’allais tout de même pas me laisser brûler vive ! J’aimais trop la vie. J’aurais donné n’importe quoi pour être dans les bras de Bill en cet instant. J’en avais tellement envie que le couvercle de son cercueil aurait dû sauter tout seul sous la pression. Si seulement j’avais pu l’avertir...
— Venez, a murmuré Godefroy en me tendant la main.
Je ne me suis pas fait prier : il aurait pu se raviser, surtout après cette interminable valse-hésitation. J’ai enjambé sans ciller le cadavre de Gabby et j’ai suivi Godefroy dans le couloir.
Il y avait un silence inquiétant du côté de la cellule de Farrell. Mais, pour ne rien vous cacher, j’étais bien trop horrifiée par ce qui avait dû s’y passer pour chercher à en avoir le cœur net. Je me disais que si je réussissais à m’en sortir, je pourrais toujours revenir délivrer Hugo et Farrell.
Sans l’aide de Godefroy, jamais je ne serais parvenue à monter l’escalier. De la main gauche, il a tapé une combinaison sur un petit clavier à hauteur du verrou, puis a poussé la porte.
— Je n’ai pratiquement pas quitté le sous-sol depuis que je suis ici, m’a-t-il expliqué.
Quand on a débouché dans le couloir du rez-de-chaussée, la voie était libre. Mais, à tout moment, quelqu’un pouvait sortir de l’un des bureaux. Godefroy ne paraissait pas s’en inquiéter. Moi, si. Et c’était moi qui risquais ma peau, pas lui.
J’ai tendu l’oreille. Sans résultat. Apparemment, tout le staff était rentré se préparer pour la veillée, et les participants n’étaient pas encore arrivés. La plupart des portes étaient fermées, et il régnait dans le couloir une pénombre que Godefroy semblait supporter (la clarté qui provenait des fenêtres des rares bureaux encore ouverts était manifestement trop faible pour le déranger. Il ne grimaçait pas, en tout cas).
On a accéléré le pas – on a essayé, du moins : ma jambe gauche ne se montrait pas très coopérative. Je n’étais pas tout à fait sûre des intentions de Godefroy, et le suspense devenait difficilement supportable. Vers quelle porte se dirigeait-il ? Je croisais les doigts pour que ce ne soit pas vers celle de Steve. « Si seulement il pouvait ouvrir celle qui donne sur l’arrière du temple ! priais-je intérieurement. Si je réussis à arriver jusque-là, je suis sauvée. » J’ignorais ce que je ferais une fois dehors, mais il y avait une chose dont j’étais certaine : être dehors serait déjà beaucoup mieux qu’être dedans.
Alors qu’on passait devant l’avant-dernier bureau (celui dont était sortie la petite Latino), qui était ouvert et désert, la porte du bureau de Steve s’est entrebâillée. Dans un même réflexe, nous nous sommes tous les deux figés sur place. Le bras que Godefroy avait passé autour de ma taille pour me soutenir s’est resserré comme un étau. Polly est apparue dans le couloir, le visage tourné vers l’intérieur de la pièce. Nous étions à moins de deux mètres d’elle.
— ... le feu, disait-elle.
— Oh ! Je pense que nous en aurons assez, lui a répondu la voix flûtée de Sarah. Si tout le monde retournait son carton d’invitation, nous pourrions prévoir en conséquence. Je ne parviens pas à comprendre pourquoi les gens ne répondent pas. C’est faire preuve d’un tel manque de courtoisie et de respect pour le travail fourni ! Nous nous sommes donné tant de mal pour tout organiser. La moindre des choses serait de nous dire s’ils viennent ou non !
Seigneur ! Ces charmantes hôtesses B.C.B.G. se préparaient à faire brûler des gens, et tout ce qui les préoccupait, c’étaient des problèmes d’étiquette !
Polly commençait à se détourner. D’une seconde à l’autre, elle allait nous voir. À l’instant même où cette pensée me traversait l’esprit, Godefroy m’a poussée dans le bureau vide.
— Godefroy ! Mais qu’est-ce que vous faites ici ? s’est exclamée Polly.
Elle n’avait pas l’air effrayée, mais elle était manifestement mécontente, un peu comme si elle avait trouvé le jardinier en train de prendre l’apéritif dans son salon.
— Je venais voir si je pouvais faire quelque chose pour vous aider.
— Mais est-ce qu’il n’est pas un peu tôt pour vous ?
— Je suis très vieux, a dit Godefroy. Les vieux n’ont pas besoin d’autant de sommeil que les jeunes.
Polly s’est esclaffée.
— Sarah ! a-t-elle appelé d’un ton joyeux. Godefroy est réveillé.
La voix de Sarah m’a paru plus proche quand elle lui a répondu.
— Oh ! Bonjour, Godefroy ! s’est-elle écriée avec son habituel enjouement. N’êtes-vous pas impatient ? Si, si, j’imagine !
Ces deux femmes s’adressaient à un vampire de plus de mille ans comme à un enfant de dix ans qui prépare son goûter d’anniversaire.
— Votre robe est prête, a poursuivi Sarah, tout excitée. Il n’y a plus qu’à attendre le grand moment. À vos marques, prêt, partez !
— Et si j’avais changé d’avis ? a suggéré Godefroy.
Il y a eu un long silence. Je retenais ma respiration. Plus la discussion durait, plus la tombée de la nuit approchait, plus mes chances de m’en sortir augmentaient, me disais-je pour me calmer.
Si seulement j’avais pu téléphoner... J’ai jeté un coup d’œil derrière moi. Il y avait bien un téléphone sur la table, mais le bouton correspondant à cette ligne n’allait-il pas s’allumer dans tous les autres bureaux, si je décrochais ? De toute façon, ça ferait trop de bruit pour le moment : apparemment, tout le monde était devenu muet, dans le couloir.
— Changé d’avis ? a finalement répété Polly. Dites-moi que je rêve !
De toute évidence, cette possibilité ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Et, à en juger par le ton exaspéré qu’elle prenait, ce n’était pas vraiment une bonne surprise.
— C’est vous qui êtes venu nous voir, vous vous rappelez ? Vous nous avez raconté votre existence tout entière consacrée au péché, vous nous avez parlé de la honte que vous éprouviez à l’idée d’avoir tué des enfants... Tout cela a-t-il changé ?
— Non...
Godefroy semblait plus songeur qu’autre chose.
— Rien de tout cela n’a changé, a-t-il reconnu. Mais je ne vois pas pourquoi on sacrifierait un être humain pour expier mes fautes. Je pense également que Farrell devrait être libre de choisir et de faire lui-même la paix avec Dieu à sa façon. Nous ne devrions pas l’obliger à s’immoler.
— Il faut que Steve revienne ici de toute urgence, a dit Polly à mi-voix, probablement à l’intention de Sarah.
De fait, après ça, je n’ai plus entendu que Polly. J’en ai déduit que Sarah était partie. Pourtant, je n’avais pas entendu de pas. Elle devait être retournée dans le bureau.
C’est alors qu’un des boutons du téléphone s’est allumé. Bingo ! Sarah était toujours là, en train d’appeler son mari. Heureusement que je n’avais pas essayé de passer un coup de fil ! Mais peut-être que je pourrais téléphoner un peu plus tard, quand ils seraient tous occupés avec Godefroy.
Polly s’efforçait toujours de le raisonner. Quant à Godefroy, il ne disait pas grand-chose, et je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait bien lui passer par la tête. J’étais à sa merci, plaquée contre le mur, et je ne pouvais que prier pour qu’on ne découvre pas ma cachette, pour que personne ne descende au sous-sol et ne donne l’alerte, pour que Godefroy ne retourne pas une nouvelle fois sa veste.
Mentalement, je lançais des S.O.S. désespérés. Si seulement j’avais pu appeler au secours comme ça, par télépathie !
C’est alors que j’ai eu une idée. Mes jambes tremblaient toujours et, avec mes blessures au genou et au visage, j’endurais un vrai calvaire. Mais je me suis forcée à respirer lentement pour recouvrer mon sang-froid. Peut-être que je pouvais effectivement appeler quelqu’un à l’aide : Barry, le groom de l’hôtel. Il était télépathe, comme moi. Il devait pouvoir capter mon message. D’accord, je n’avais jamais tenté l’expérience avant, pour la bonne raison que je n’avais jamais rencontré d’autres télépathes, mais c’était l’occasion ou jamais.
Pour commencer, je devais le localiser. Avec un peu de chance, il était à son travail. C’était à peu près à cette heure-là qu’on était arrivés à Dallas, Bill et moi. J’ai essayé de visualiser l’endroit où je me trouvais (j’avais drôlement eu du nez en étudiant la carte avec Hugo, avant de venir). Le centre de la Confrérie était situé quelque part au sud-ouest du Silence Éternel...
J’explorais là de nouveaux territoires et je jouais quitte ou double : ma vie en dépendait. J’ai essayé de rassembler toute mon énergie psychique en une sorte de balle que je pourrais lancer à Barry. Pendant un quart de seconde, je me suis trouvée franchement ridicule. Mais il s’agissait d’échapper à une bande de fanatiques sanguinaires complètement déjantés : ridicule ou pas, j’étais prête à tenter n’importe quoi. J’ai pensé de toutes mes forces à Barry. C’est difficile à expliquer, mais j’y suis arrivée : je me suis projetée dans son esprit.
Barry ! Barry ! Barry ! Barry ! Barry ! Barry ! Barry...
Qu’est-ce qui se passe ?
Il était complètement paniqué. Il ne lui était jamais arrivé un truc pareil.
A moi non plus, ça ne m’est jamais arrivé.
J’espérais que ça le rassurerait. Mais je n’avais pas le temps de vérifier. J’ai enchaîné aussitôt :
Je suis dans de sales draps et j’ai besoin...
C’est qui ?
Eh bien... euh... oui, évidemment, il fallait que je me présente. Idiote, va !
Sookie. La fille qui est arrivée hier soir. La suite du troisième.
La blonde avec des gros seins ? Oups ! Pardon.
Au moins, il s’était excusé. Et puis, jamais je n’avais été plus contente d’être aussi facilement identifiable.
C’est ça. La blonde avec des gros seins. Et un petit copain pas très commode.
Je vois. Alors, c’est quoi, le problème ?
Bon. Ça peut avoir l’air simple, à première vue, mais c’était moins évident qu’il n’y paraît. Nous ne communiquions pas avec des mots, plutôt avec des émotions qu’on s’envoyait par images interposées.
J’ai réfléchi à la façon de décrire la situation... puis j’ai paré au plus pressé.
Préviens mon vampire dès qu’il se réveillera.
Et après ?
Dis-lui que je suis en danger. Danger, danger, danger, danger, danger, danger, danger, danger, danger, danger, danger...
OK, j’ai saisi. Où ça ?
Église.
C’était le seul équivalent que j’avais trouvé pour la Confrérie du Soleil. Je ne voyais pas d’autre moyen de lui transmettre l’information.
Il sait où c’est ?
Oui. Dis-lui : l’escalier. Au bas de l’escalier.
Je suis pas sûr que je délire pas, là. Il y a vraiment quelqu’un dans ma tête ?
Oui. Je suis là. Je t’en prie, aide-moi. Aide-moi ! Aide-moi ! Aide-moi ! Aide-moi ! Aide-moi ! Aide-moi ! Aide-moi ! Aide-moi...
Je le sentais en proie à une foule d’émotions contradictoires. Il était tout excité de savoir qu’il n’était pas le seul télépathe sur terre, qu’il existait d’autres personnes comme lui. Mais il avait une peur bleue de parler à un vampire. Il était terrifié à l’idée que ses employeurs puissent découvrir qu’il avait « un truc bizarre qui lui rongeait le cerveau ». Et il était surtout épouvanté par cette part de lui-même qu’il ne parvenait pas à maîtriser et qui le harcelait depuis toujours, faisant de lui un incompris et, à ses yeux, un véritable infirme.
Je savais ce qu’il ressentait. J’étais passée par là.
C’est normal, Barry. Je comprends. Je ne te demanderais pas ça si je ne risquais pas ma peau.
L’effroi qui l’a saisi à ce moment-là était encore plus terrible que toutes les peurs qui le hantaient. Ma vie dépendait de lui : il était horrifié par la responsabilité qui lui tombait dessus. Je n’aurais jamais dû lui dire une chose pareille.
Il s’est brusquement renfermé, se protégeant derrière un fragile bouclier, sorte de brume mentale dont il s’est servi pour m’éloigner.
J’étais mal partie : j’avais perdu tout contact avec lui, et rien ne me garantissait qu’il allait transmettre mon message.
Pendant que je me concentrais sur Barry, les choses avaient évolué dans le couloir. Quand j’ai recommencé à tendre l’oreille, Steve était revenu. Lui aussi essayait de raisonner Godefroy.
— Allons, Godefroy ! Si tu ne voulais pas le faire, tu n’avais qu’à le dire. Tu t’es engagé et, par là même, tu nous as tous impliqués dans cette affaire. C’est à ta demande que nous avons organisé cette cérémonie, Godefroy. Jamais nous n’avons mis ta parole en doute. Jamais nous n’avons seulement envisagé que tu puisses revenir sur ta décision. Imagine la déception de tous ces gens si tu te ravises. Pense à l’espoir que tu as fait naître en eux : à travers toi, ils viennent voir une manifestation de la puissance de Dieu. Vis-à-vis de Lui aussi, tu t’es engagé. Ne l’oublie pas, Godefroy.
Apparemment, Godefroy avait d’autres préoccupations.
— Mais qu’allez-vous faire de Farrell et des deux humains, Hugo et la femme blonde ?
— Farrell est un vampire, a répondu Steve d’un ton ferme. Hugo et la femme blonde sont des humains inféodés aux vampires. Eux aussi devront affronter le châtiment de Dieu. Ils ont fait le choix de lier leur sort à celui des vampires. Qu’ils les accompagnent donc dans la mort !
— J’ai mené une existence de crime et de débauche. J’ai reconnu ma dépravation passée, j’ai fait pénitence et j’ai demandé pardon à Dieu de mes péchés. Je sais que quand je mourrai, mon âme ira au Ciel. Mais Farrell n’a pas conscience du mal qu’il a fait, a objecté Godefroy. Les deux humains non plus. Ils n’ont pas eu le temps de se repentir. Si vous les tuez, vous les condamnez aux affres de l’enfer.
— Bon. Godefroy, je pense que nous devrions avoir une petite conversation, a déclaré Steve.
Sa patience semblait sérieusement entamée.
— Rentrons dans mon bureau, a-t-il ajouté d’un ton résolu.
— Et, soudain, j’ai compris. Godefroy n’avait pas eu d’autre objectif depuis le début : m’ouvrir la voie, entraîner Steve et ses acolytes à l’écart pour faciliter ma fuite. J’ai entendu des bruits de pas, puis Godefroy qui murmurait poliment :
— Après vous.
Il voulait passer le dernier pour pouvoir fermer la porte derrière lui. Intérieurement, je l’ai béni.
J’ai jeté un coup d’œil dans le couloir. Le bureau de Steve était effectivement fermé. Je suis sortie à pas de loup de ma cachette, j’ai pris à gauche et me suis dirigée vers la porte qui donnait sur le sanctuaire. J’ai tourné la poignée avec précaution. Les gonds n’ont même pas grincé. Les vitraux laissaient passer juste assez de lumière pour que je traverse la nef sans risquer de buter dans les bancs.
Soudain, des voix se sont élevées derrière moi, des voix de plus en plus fortes. Elles provenaient vraisemblablement de gens qui arrivaient de l’aile opposée. Les lumières du sanctuaire se sont allumées, et j’ai plongé sous la rangée de bancs la plus proche. Une petite famille a alors fait son apparition. La fillette pleurnichait parce qu’elle allait rater son émission favorite à cause de cette «veillée débile », ce qui lui a valu une fessée, d’après ce que j’ai cru entendre. Son père lui a rétorqué qu’elle allait voir de ses propres yeux une indubitable preuve de la puissance de Dieu. Elle allait assister à une rédemption en direct. Ne mesurait-elle pas la chance qu’elle avait ?
Même si les circonstances ne s’y prêtaient pas vraiment, j’ai failli lui sauter à la gorge. Ce père avait-il conscience du genre de spectacle auquel le leader de sa congrégation avait convié ses fidèles ? Se rendait-il compte qu’on allait immoler devant lui deux vampires et un humain ? Croyait-il que sa fille pourrait conserver encore longtemps sa santé mentale après avoir vu cette « indubitable preuve de la puissance de Dieu » ?
Un malheur ne venant jamais seul, ils ont commencé à installer leurs sacs de couchage contre le mur, à l’autre bout du temple. En plus de la petite fille, il y avait deux autres enfants qui, en bons frère et sœur qu’ils étaient, se chamaillaient comme chien et chat.
Soudain, j’ai vu une paire d’escarpins rouge vif passer devant ma rangée de bancs. Ils ont disparu dans le couloir qui menait au bureau de Steve Newlin. Je me suis demandé si le débat se poursuivait, là-bas.
Peu après, les escarpins rouges sont revenus. Ils trottinaient à petits pas pressés, cette fois. Pourquoi ?
J’ai attendu cinq bonnes minutes sans qu’il se passe rien.
Bon. Les gens n’allaient pas tarder à arriver, et il y en aurait de plus en plus : c’était le moment ou jamais. J’ai roulé sous les bancs. Quand je me suis relevée, la chance a voulu que les membres de la famille boy-scout soient tous accaparés par leurs préparatifs. Je me suis mise à marcher à vive allure vers la sortie. Au silence qui s’est soudain installé, j’ai compris que j’avais été repérée.
— Bonsoir ! a lancé la mère en se redressant au pied de son duvet bleu. Vous devez être nouvelle, je ne vous ai jamais vue. Je m’appelle Frances Polk.
— Oui, oui, bonsoir, ai-je répondu d’un ton qui se voulait amical. Désolée, je suis un peu pressée. Il faut que je me sauve. À tout à l’heure !
Mais cette brave Frances Polk n’avait manifestement pas l’intention de me laisser filer comme ça.
Elle s’est approchée de moi, en m’examinant avec des yeux brillants de curiosité.
— Vous vous êtes blessée ? s’est-elle inquiétée. Vous... Excusez-moi, mais vous avez une mine épouvantable. N’est-ce pas du sang que vous avez sur votre chemisier ?
J’ai suivi son regard. Le devant de mon chemisier était déchiré et maculé de taches rouges.
— Je suis tombée, lui ai-je expliqué avec une moue de gaffeuse impénitente. Je dois rentrer chez moi me soigner et me changer. Mais je reviendrai après.
Frances Polk semblait sceptique.
— Ils ont une trousse de premiers secours, dans les bureaux. Et si j’allais la chercher ? a-t-elle proposé.
Et si tu me fichais la paix ?
— Oh ! De toute façon, il me faut un autre chemisier, vous savez, lui ai-je aimablement fait remarquer.
Et j’ai froncé le nez pour lui montrer que j’avais du mal à m’imaginer passer la soirée dans cette tenue.
C’est alors qu’une autre femme est apparue sur le seuil de la porte que j’espérais justement franchir dans les plus brefs délais. Elle s’est immobilisée pour suivre la conversation, en braquant alternativement ses grands yeux noirs sur moi et sur l’obstinée Frances Polk.
Finalement, elle m’a adressé un petit signe.
— Hé ! Salut, toi ! s’est-elle exclamée avec un léger accent hispanique.
C’était la Latino que j’avais croisée en arrivant – le changeling. Elle m’a embrassée sur les deux joues. Comme je suis du Sud, je suis habituée à ce genre de familiarités : j’ai répondu machinalement en la serrant dans mes bras. Elle en a profité pour m’étreindre l’épaule en signe de connivence.
— Comment vas-tu ? lui ai-je demandé d’un ton chaleureux. Ça fait un bail.
— Oh ! Tu sais, toujours le même train-train, m’a-t-elle répondu en souriant jusqu’aux oreilles.
Mais il y avait quelque chose de perturbant dans ses yeux, comme une mise en garde. Elle avait des cheveux très épais, plus brun foncé que noirs, et une peau mate avec des taches de rousseur sur les joues. Elle avait appliqué sur sa bouche pulpeuse un rouge à lèvres écarlate qui faisait ressortir ses dents blanches. Je l’ai examinée : tailleur-pantalon en lin, petit haut rouge vif et... escarpins assortis.
— Accompagne-moi donc dehors, j’ai envie d’en fumer une, m’a-t-elle dit en agitant le paquet de cigarettes qu’elle tenait à la main.
Frances Polk semblait rassurée. Sur mes intentions, du moins. Mais pas sur mon état de santé, apparemment.
— Mais, Luna, tu vois bien que ton amie a besoin de consulter un médecin ! s’est-elle alarmée.
— Dis donc ! Tu t’es bien arrangée, toi ! Tu vas avoir des bleus partout ! a soupiré Luna en m’observant d’un œil critique. Tu es encore tombée, hein ?
— Tu sais ce que dit toujours ma mère : « Marguerite, tu es plus empotée qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine ! »
Luna a hoché la tête d’un air entendu.
— Qu’est-ce que tu veux ? On ne me changera pas ! ai-je conclu en haussant les épaules. Maintenant, si vous voulez bien nous excuser, Frances...
— Mais bien sûr, a dit Superglu. Je vous revois tout à l’heure, je suppose ?
— Bien sûr, a répondu Luna. Je ne manquerais ça pour rien au monde !
J’allais enfin quitter le centre de la Confrérie du Soleil ! J’ai fait très attention à conserver une démarche naturelle : je craignais que Frances ne me voie boiter. Ma claudication aurait pu éveiller ses soupçons.
— Dieu merci ! ai-je soufflé, une fois dehors.
— Vous m’avez tout de suite percée à jour. Comment avez-vous fait ? m’a aussitôt demandé Luna.
— J’ai un ami comme vous.
— Qui ?
— Il n’est pas d’ici. Et, de toute façon, je ne vais pas vous donner son nom sans son consentement.
Elle m’a dévisagée un moment, tout simulacre d’amitié envolé.
— OK. Je comprends. Que faites-vous ici ?
— Ça vous regarde ?
— Je viens de vous sauver la vie.
Elle avait marqué un point. Et même un sacré point.
— Très bien. Votre chef de zone a loué mes services pour retrouver un des siens qui avait disparu, un vampire nommé Farrell.
J’ai cru qu’elle allait s’étrangler d’indignation.
— Mon « chef de zone » ? Holà ! Il y a maldonne. Je suis une Cess, pas un de ces monstres de vampires. Avec quel vampire avez-vous passé un accord ?